Ce bonheur… en nos mains

17 juillet 2009

1re partie - Prolégomènes désabusés

1re partie
PROLÉGOMÈNES DÉSABUSÉS

LE SENS DE LA VIE

1    Pourquoi l’espèce humaine vit-elle sur la terre ? La question a déjà turlupiné pas mal de gens et mon propos n’est pas d’y répondre, sinon par une grinçante raillerie : Pour emmerder le monde !

Telle serait à coup sûr l'inconvenante conclusion d’un petit être vert regagnant sa soucoupe après avoir gaspillé plusieurs semaines à feuilleter des magazines à réclames ou zieuter des jeux télévisés.

Alors que les individus des autres espèces (pour peu que la nôtre leur fiche la paix) se meuvent et coexistent dans un espace de cohérence exempt d’absurdité, les êtres humains détruisent et se détruisent, préservent un peu, sauvegardent à peine, polluent beaucoup, protègent vaguement, et répandent tous les malheurs que sécrète leur inépuisable imagination et leur pullulement démentiel.

Nos frères animaux (lorsqu’ils sont à l’abri de la néfaste influence humaine) évoluent et s’adaptent au rythme patient de la nature, et chez eux les composantes de l’instinct s’équilibrent au fil des dizaines de millénaires dans une dialectique imperceptiblement ajustée.

L’homme, au contraire, depuis qu’un anthropopithèque étourdi se mit un jour à réfléchir un petit peu trop, ne cesse d’être empêtré dans la contradiction existentielle d’un développement toujours accéléré.

L’instinct est encore là, pour un bon bout de temps, je présume. Mais ces mêmes composantes sont dès lors détournées, contournées et amplifiées. Les aptitudes intellectuelles relatives de l’homme lui donnent cet immense pouvoir. Sa conscience, son niveau variable de moralité, toutes notions qui lui viennent de la dilatation hasardeuse de son cerveau, lui permettent, avec le discernement du bien et du mal, d’adopter ou d’imposer, tantôt le nuisible, tantôt le bénéfique. Le malheur est que la première tendance pèse davantage que la seconde, et le résultat, c'est ce constat globalement lamentable que l’homme est la calamité de la planète. Les astres lointains, qu’il envisage d’investir, ne se doutent pas de ce qui les attend !

Cette incohérence ne date pas d’aujourd’hui. Nombreux sont ceux qui la dénoncèrent et proposèrent, plus ou moins ambitieux ou humanistes, d’autres façons de vivre ensemble.

De ce simple fait, je ne suis pas le premier à me pencher sur la condition humaine. Ce qui me pousse à mon tour à consigner mes réflexions n'est pas la prétention d'en être plus capable que mes prédécesseurs ; c'est le sentiment, pour autant que leurs analyses soient parvenues à ma connaissance, que l'approche que je veux en suggérer est parfaitement inédite. D’aucuns la trouveront même inepte, ce qui précisément confirmera le bien-fondé de mon étude.

  • L’originalité de celle-ci est de présenter, le plus sérieusement du monde, la connerie comme l’élément déterminant du comportement humain, et de démontrer qu’elle explique intégralement l’aberration sociale, tandis que d’autres théories s’égarent ou s’enlisent.
  • Avant d’aller plus loin, une précaution d’onomasiologie s’impose, car la connerie n’est pas du tout ce qu’un vain peuple pense. Il n’y a pas si longtemps qu’au nom d’une frileuse bienséance, il était de bon ton d’occulter le vocable. Depuis que les bouches les plus jolies ou les plus distinguées n’hésitent plus à le prononcer, que de stupidités n’a-t-on répandu sur son compte… À tel point que les idées de tout un chacun sur le sujet sont on ne peut plus extravagantes.
  • L’erreur la plus commune est de s’en décréter indemne et de ne la déférer qu’aux autres. Cela émane de la singularité en quelque sorte endogène de cette atteinte. Alors que n’importe qui peut, assez exactement, apprécier son niveau relatif d’énergie physique, de laideur ou de maladresse, cela devient impossible en matière de connerie. Plus on est con, moins on en est conscient et plus on taxe les autres de connerie, sans pour autant être apte à l'attester, évidemment. Seuls sont relativement préservés ceux qui sont en mesure de se situer et de situer les autres valablement.
  • Il est presque aussi courant d’y voir un sujet d’opprobre et de proférer cette qualification comme une injure.
  • Et pourtant, comme la beauté physique ou le sens des maths, la connerie est universelle, à des doses très variables. En réalité, tous les humains sont cons, exactement entre 0 % et 100 %. Cela va de ces types qui se délestent de l'emballage de leurs cigarettes sur le trottoir, à cette espèce abominable, sinistre, monstrueuse, de cons que sont les conquérants.
  • Mais la connerie n’affecte pas uniment toutes les facettes de la personnalité. Un quidam peut fort bien être parfaitement con à certains égards, et à tout autre, aucunement. À l’extrême, on trouve des êtres admirables de comportement ou pour une qualité exceptionnelle, bien que tel ou tel de leurs actes relève de la plus pure connerie.
  • Donc, qu’est-ce que la connerie ? Le petit robert nous dit : “imbécillité, absurdité. Voilà qui est bien trop succinct ! Je propose — étant bien admis que les proportions de ces caractéristiques peuvent se combiner à l’infini  — de l’expliquer comme une disposition d’esprit basée sur :
  • “L'EGOÏSME, LA SURESTIMATION PERSONNELLE (D'AILLEURS PROPORTIONNELLE A L’ABSENCE DE VRAIE PERSONNALITE), GERMES FERTILES DE L'AMBITION, CE TRAVERS INCOMMENSURABLE COMME L'EMPYREE ;
  • LA PREEMINENCE DE L’INTERET INDIVIDUEL ET L'INCONSCIENCE DE L'INTERET MUTUEL OU RECIPROQUE ;
  • L’INCAPACITE DE “SE METTRE A LA PLACE” D’AUTRUI ;
  • L’IMPOSSIBILITE D’APPRECIER LES IMPLICATIONS LES PLUS RAMIFIEES DE SES ACTES ;
  • L’INAPTITUDE A REMETTRE EN CAUSE SES CROYANCES OU SES CONVICTIONS ;
  • UN SENS CRITIQUE DEFICIENT, UNE CARENCE D'IMAGINATION, INDUISANT LA SOUMISSION AUX REGLES, SANS ANALYSE ;
  • L’ABSENCE DE PENCHANT POUR LE TRAVAIL BIEN FAIT, POUR “LA BELLE OUVRAGE” ;
  • LE GOUT BEAT DU FUTILE, DE L'INSIGNIFIANT, DU VULGAIRE ; LA BADAUDERIE AFFICHEE SANS PUDEUR ;
  • UN AVIDE APPETIT DE MERVEILLEUX, UN BESOIN DE CONVICTIONS, SURTOUT IRRATIONNELLES ;
  • UNE SOCIABILITE QUASI-NULLE, SINON FACTICE ET SUPERFICIELLE, POUVANT ALLER DANS CE CAS JUSQU’A L’EXUBERANCE ;
  • LE BESOIN DE MODELES DONT ON SINGE SANS DISCERNEMENT LES COMPORTEMENTS, LES PENCHANTS, LES GOUTS, RELIGIEUSEMENT MEDIATISES ;
  • UNE MIXTURE, PLUTOT PARADOXALE, D’ADULATION DE PERSONNES REELLES OU CHIMERIQUES, ET DE FATUITE ;
  • LE CULTE DU CHEF, DE LA “VEDETTE”, DU “CHAMPION”, QUE L’ON OUBLIERA OU QUE L’ON CONSPUERA, AUSSI IMPULSIVEMENT QU’ON L’ENCENSA NAGUERE.”
  • Ne pas confondre la bêtise et la connerie. La première serait presque sympathique et digne d’indulgence à côté de la seconde. Elle est même beaucoup plus inconsciente et involontaire. Par conséquent, laissons-la de biais.
  • Faisons donc table rase de toutes les balivernes plus ou moins graveleuses sur le sujet, et soyons conscients que nous avons affaire à une pathologie et qu’elle est curable . Sinon, quelle raison d’écrire ce livre, qui se veut avant tout d’immense espoir et d’incoercible confiance ?

2    Ce li¬vre, donc, n'est pas un trai¬té de so¬cio¬lo¬gie ; com¬ment nier ce¬pen¬dant qu'il n'y soit ques¬tion que de cela ?
Ce n'est pas non plus un ma¬ni¬fes¬te po¬li¬ti¬que, en dépit des apparences !
Qu'on n'y voie sur¬tout pas un re¬cueil phi¬lo¬so¬phi¬co-dogmatique, ni une thèse d'his¬toi¬re analytique des civilisations. Ni une œuvre moraliste.
C'est moins en¬co¬re un ou¬vra¬ge d'éru¬di¬tion ; ne sauraient suffire à en faire douter quelques citations éparses, de ci de là. D’ailleurs, il n’est nullement exclu que quelques bourdes en maculent le contenu. On en a bien décelé chez ROUSSEAU, MARX, ou PROUD'HON, ou disséminées à travers les écrits d'auteurs aussi largement connus. Alors, vous pensez !
Non, c’est tout simplement une analyse fondée sur une intuition et l’observation sans prétention des espèces vivantes, y compris l’homme ; une analyse que complète tout naturellement la prédiction d’un monde guéri de la connerie.
Cela dit, il me faut solliciter l’indulgence du lecteur pour les néologismes qu’il rencontrera. Certains sont repérés par le caractère ‘*’ qui leur est accolé  ; ils m'ont paru indispensables pour figurer des concepts inhabituels ou franchement hétérodoxes, et afin d'écarter tout risque de confusion ou d'assimilation. Si la compréhension n'en est pas évidente dans le contexte, un lexique, en annexe, les recense et les explicite.
Au hasard des pages, surtout des premières, quelques truismes seront peut-être remarqués. Ils ne seront pas là fortuitement mais intentionnellement, comme l’auront saisi les lecteurs les plus perspicaces. N’est-il pas bien des portes ouvertes qu’il est opportun d’enfoncer ?
Mon seul et unique dessein est que les li¬gnes qui vont sui¬vre soient tout juste im¬pré¬gnées de bon sens, ce¬lui qui a dé¬ser¬té les esprits en mê¬me temps qu'ils s'af¬fran¬chis¬saient peu à peu des su¬per¬sti¬tions, com¬me si cela dût être, in¬é¬vi¬ta¬ble¬ment, la rançon de ce¬ci.
L’observation et la cri¬ti¬que sug¬ges¬ti¬ves qui sont la substance de cet écrit s'ap¬pli¬quent à une *biocorie ima¬gi¬nai¬re. Qu'elle fasse penser à LA FRANCE n'est qu'une co¬ïn¬ci¬den¬ce in¬vo¬lon¬tai¬re, cela tombe sous le sens. En fait, sont concernés tous espaces occupés des continents que tout un chacun appréhende comme civilisés, c’est-à-dire tous ceux où, grosso modo, les gens vi¬vent le mieux, ou plu¬tôt le moins mal. Trop nom¬breu¬ses sont les autres contrées du vas¬te mon¬de où les condi¬tions de toute vie sont bien plus précaires. Cette évidence relative ne dis¬pen¬se assurément pas de dé¬non¬cer tou¬tes les in¬ep¬ties entachant le "meilleur" ordre établi, bien au contrai¬re. D’ailleurs à cet égard, LA FRANCE n’est pas ou n’est plus un parangon : par rapport à toutes les avancées sociales ou techniques, elle est très nettement en retard.
En¬vi¬sa¬gé comme on le verra, l'état de la so¬cié¬té la plus policée ne peut ap¬pa¬raî¬tre que com¬me un ahurissant foutoir. Mais cet¬te vi¬sion des cho¬ses n'est pos¬si¬ble qu'en pre¬nant de la dis¬tan¬ce, une très gran¬de dis¬tan¬ce. Du point de vue du petit être vert, les agis¬se¬ments de l'es¬pè¬ce hu¬mai¬ne re¬lè¬vent tout bonnement de l'aber¬ra¬tion in¬sti¬tu¬tion¬nel¬le.
Pour quelques-uns de ceux qui déjà nourrissent une répulsion comme la mienne et rêvent d’un énergique chambardement, il est étran¬ge que si peu de nos contem¬po¬rains soient cons¬cients de cette réalité. L’explication de principe que j’en donne ne peut, logiquement, que dissiper leur étonnement.
Quant aux autres, conformistes par habitude, par calcul, par grégarisme ou par nécessité, ils vont de ceux qui cultivent toutes sortes de raisons, approximativement valables, pour estimer que tout va pour le mieux ici-bas, disons — pour faire simple — les nantis, jusqu’à ceux qui tant bien que mal s’accommodent d’une condition — dans le meilleur des cas banale — dont la perfectibilité leur est inconcevable.
Que mes préconisations revêtent — au deuxième ou au troisième degré — une portée planétaire suggère assez vraisemblablement que soient effacées les inégalités monstrueuses ou ordinaires qui enlaidissent le monde. D’autres programmes y ont exhorté ; de leur application surgirent des ruisseaux de larmes, des rivières de sang.
Le véritable ennemi est ci-avant identifié. Les exterminations sont de ce fait superflues. Il est seulement question d’emprunter une voie thérapeutique, et si les gens de bonne volonté veulent bien s’y laisser guider, nous explorerons ensemble un paysage encore inexistant et merveilleux.
Il est excusable que ce dernier terme induise, a priori, la notion d’utopie. Tant de prophètes, tant de théoriciens ont conjecturé des jours meilleurs, des lendemains qui chantent, des terres promises, et tant de déceptions ont accueilli les innocents crédules !
Une seule observation permet d’écarter tout rapport à l’idéalité : Pour une fois, il ne s’agit pas de forger l’homme de demain. Toutes les situations, tou¬tes les struc¬tures, tou¬tes les dis¬po¬si¬tions dépeintes dans les 3ème et 4ème parties sont à la portée de l'hom¬me d'au¬jourd'hui, à l’échelle de ses moyens.
En revanche, elles ne sont absolument pas intégrables aux systèmes en vigueur, dans la mesure où ces systèmes sont irrémédiablement admis comme les rouages indissociables d'une mondialisation férocement compétitive ou façonnée de combines en tous genres. Leur mise en pratique ne peut être qu'universelle ou circonscrite à un territoire hermétique.
Est-ce donc ici une nouvelle exhortation à la révolution, une de plus ? Mais bien sûr, et par la force des choses ! Toutefois, là encore, il faudrait user d'un néologisme pour définir un bouleversement à la fois pacifique et efficace.
Personne auparavant, je le crois, n'est allé aussi loin dans la description de tous les aspects réformateurs d’une société. L'axe absolu de cette réforme est issu d’un regard pratiquement inédit sur l'homme. Et pourtant, c’est simplement ce regard qu'une mère normale porte sur son enfant, celui que l'on pourrait à peu près appeler "respect tutélaire".
Autant dire une fichaise pour certains, au demeurant peu nombreux, mais prêts à n'importe quoi pour que ne subissent aucune atteinte les avantages ressortissant à leur propre regard, celui du mépris.
C'est dans la dernière partie de cette méditation que nous verrons comment il serait possible, sans coup férir, sans exécution capitale, d'influencer leur conversion.
Auparavant, tous les as¬pects de l'exis¬ten¬ce seront re¬con¬si¬dé¬rés ex ni¬hi¬lo, sans le moin¬dre sou¬ci de complaisance ni de déférence pour des personnes ou in¬sti¬tu¬tions, quel¬les qu'elles soient. En découleront des propositions allant de la réforme banale aux chambardements les moins conciliants…
Les prémices de ces feuillets sont datées des années cinquante du XXe siècle. L'état des mœurs est encore loin de nos jours du niveau dès lors imaginé, mais elles s’en sont un tout petit peu rapprochées, à petits pas, et l’on aura loisir de noter une très relative ressemblance entre quel¬ques-unes de mes sug¬ges¬tions et certaines dispositions — très rares — édictées en ces dernières décennies. Je ne veux en tirer qu’une seule conclusion, mélange d'amertume et de satisfaction : le char du progrès est équipé de freins à la place des turbines.
3    Avant d'aborder le vif du sujet, avant d'échafauder de toutes pièces un univers tissé d'harmonie, je crois nécessaire, ne serait-ce que pour affirmer le contraste, d'examiner sommairement de quelle monstrueuse façon l'histoire de l'homme fut enlaidie et souillée par cette hydre infernale et polycéphale, vous avez reconnu mon ennemie mortelle, la connerie.
Confessant un penchant indéniable pour la manière dont certains humoristes fins et de bon goût la vitupèrent, j’aurais aimé manier leur style pour lui régler son compte. J’admire énormément leur aptitude à “castigare ridendo mores”. Ce m’est congénitalement impossible : Mis à part une prédisposition nulle à cet exercice, je vois à cela une raison péremptoire, c’est l’indignation qui m’empêche d’en rire. Encore heureux que je n’aille pas jusqu’à en pleurer ! Une autre raison est sans doute que j’aurais mal accepté que la connerie fût mon gagne-pain, ou mon gagne-porsche… Et puis au surplus — et c’est bien le plus déplorable — les égratignures n’affectent pas les têtes de turc des plaisantins. Elles en rigolent aussi à l’occasion : ça ne les empêche nullement de perpétuer leur incompétence enrichissante.
VICES ET VERTUS DU POUVOIR
1    Au cours de l’évolution générale, les espèces ont choisi (c’est une façon de parler) des modes de vie fort dissemblables, allant de la solitude qu’interrompent seulement les impératifs de la reproduction, jusqu’à la formule des abeilles ou des fourmis, dans laquelle l’individu n’existe qu’en tant que fragment d’un organisme collectivement unifié. Pour sa part, l’humanité s’est développée, comme bien d’autres espèces, selon le principe de la tribu hiérarchisée. Et nous touchons là l’un des aspects les plus criards de la contradiction entre les lois naturelles et les modalités complexes de la *civilitude.
En effet, s’agissant d’espèces animales comparables, il est normal, il est logique qu’un individu, mâle ou femelle, soit agréé par le groupe pour déterminer les stratégies communes de défense ou d’attaque, ou bien encore les lieux et moments de transhumance. Avec sa tendance à l’anthropomorphisme, l’homme le baptise “le chef”, alors que le sens qu’il applique à ce titre n’a rien à voir avec le rôle dévolu à un être qualifié par son expérience, sa force physique ou ses facultés mentales hors pair.
Cette logique est tellement notoire que lorsque la décrépitude affecte le guide animal, un sujet plus jeune et plus vigoureux prend sa place. Comme on le voit, rien de commun avec nos institutions.
Autre divergence : L’ancien meneur admet finalement d’être évincé, parfois au suprême degré par l’immolation ; et même si, moins tragiquement, c’est à contrecœur, le groupe n’en pâtit pas le moins du monde.
En fait, ce qu’on appelle la hiérarchie serait relativement admissible, si n’étaient venues la pervertir les caractéristiques du processus de la prétendue civilisation.
Arrêtons-nous sur ce terme, que j’affuble du correctif “prétendue” car dans la plupart des esprits, le mot a une connotation exclusivement méliorative, comme d’ailleurs celui de progrès. Si cette acception était valable, la remise en question que j’entreprends n’aurait aucun fondement. Donc, afin d’éviter tout malentendu, j’emploie le néologisme *civilitude pour englober l’embrouillamini d’abnégation, d’égoïsme, de générosité, de vulgarité, d’ingéniosité, de violence, dont la diabolique alchimie mijote l’homo dit sapiens.
Il y eut un moment où “le chef” apparut, en tant que tel, dans ces sociétés primitives humanoïdes qui furent notre souche. Cela compléta l’avènement d’un trait particulier à l’espèce humaine, soit la funeste propension à exterminer son semblable. Observons en effet que les animaux ne pratiquent usuellement la cruauté, d’ailleurs purement alimentaire, qu’au détriment de proies "allozoïques".
Que le chef, au sens propre, ait été initialement plus malin que les autres ne fait aucun doute. C’est ce qui, transmis à travers les générations par la sélection naturelle, favorisa l’essor intellectuel de l’humanité. Mais cela favorisa ensuite le chef, car cela lui permit de compenser ce qui eut pu passer pour des insuffisances au regard des critères naturels en vigueur avant son intronisation.
La défaillance du cerf ou du lion vieillissants est flagrante parce qu’ils ne sont pas malins. Le chef, lui, sut ruser en prenant l’ascendant sur ses compagnons plus frustes que lui, en inventant des fables sibyllines, la prétendue faculté de divination, les déductions tendancieuses de sagaces observations de l’environnement…
Et surtout, en inventant l’adversaire, l’ennemi, le bouc émissaire, le responsable des malheurs du clan. Trouvaille de génie s’il en fut, car cela marche toujours aussi allègrement !
Il inventa aussi la caste, grâce à laquelle le pouvoir fut ordonné. La composèrent les plus avisés, qui devinrent les prêtres, les chamans, les sorciers, les mystagogues intouchables malgré leurs rhumatismes ; et puis aussi les plus musclés, qui devinrent les guerriers, les défenseurs des privilégiés, dont le chef au premier chef.
Peu importe que ce schéma rudimentaire ait été fignolé au cours des âges, complexifié à l’infini ; que le mécanisme des pouvoirs et contre-pouvoirs soit désormais d’une incommensurable complication. Dans les grandes lignes, le principe est intact. Dans le détail, le conditionnement dans lequel les peuples survivent va chercher ses origines dans la nuit des temps. Depuis ses débuts balbutiants, le grand jeu de la domination s’est peaufiné à coup de conquêtes, de traités, de massacres, de rouerie diplomatique, d’alliances opportunes et de trahisons.
Le plus attristant est que les assujettis malgré eux trouvent ceci normal, et même inévitable, et de surcroît — le comble ! — satisfaisant. Faut-il qu’ils aient été habilement manipulés pour admettre un état de choses aussi fallacieusement équilibré !
2    Comment cela fonctionne-t-il ? On peut l’expliquer de façon savante, sur deux cents pages, en parlant de gènes, de chromosomes, de catécholamines, de signes zodiacaux, d’homéotypes, que sais-je encore ? Mais je vais faire beaucoup plus simple.
À grands traits, trois tendances se manifestent dans les comportements au sein d'une espèce quelconque ; je vais les désigner par les termes *prolation, *abscétion, *quiescation.
L’attribut fondamental de la *prolation est la volonté de domination, indispensable agent de la construction de la personnalité, perceptible depuis les premières semaines de la vie. Par la suite, cette tendance se développe d’autant plus énergiquement, d’autant plus amplement, que ne lui est pas opposée une attitude de même nature, antagoniste. La deuxième tendance, l’*abscétion, s’impose alors d’elle-même dans la mesure où les dominants ainsi contrariés renâclent devant l’affrontement.
Le maintien de la vie sociale résulte alors du jeu dialectique, à travers les personnalités, de ces influences complémentaires. Certains assouviront leur *prolativité en s’exposant aux plus grands risques, et par conséquent des foules d’*abscétistes se prosterneront, résignés ou veules.
Au plan pratique, ces deux premières endances coexistent chez bon nombre d’individus. Untel domine à l’instant tel autre, et tantôt s’inclinait devant un tiers. La plupart du temps, une sorte d’équilibre s’installe et permet la coexistence relativement pacifique. Comme à l'époque des cavernes (et même si les moyens de pouvoir ont atteint en beaucoup d’endroits une dimension féroce), les dominants pratiquent la domination la plus intense possible, mais habilement maintenue tout juste au-dessous du niveau opérationnel de déclenchement de la rébellion des dominés. Parfois, ils vont un tout petit peu trop loin, ce qui les précipite directement de la toute-puissance à la guillotine, mais cela devient vraiment rare.
Rien de tel, pour mesurer tangiblement les interactions de ces deux principales tendances, que de s’adosser au gros tilleul ombrageant une cour de récréation. Toutes les violences s’affichent alors, s'entremêlent, toutes les insolences, et toutes les couardises, l’abjecte courtisanerie, les lâches coalitions, les soumissions à peine déguisées, les gestes méprisants et cette immonde affectation d’obséquiosité… Plus tard, dans d’autres cours (de l’élysée, de cassation, des comptes, de l'usine, de tout ce que vous voudrez) on les retrouvera tous, avec une cravate, un foulard ou une épitoge et leur arrogance ou leur servilité parfois nuancées de distinguée sournoiserie.
Mais regardez plus attentivement. Dans ce grouillement d’écoliers braillards, ou bien plus normalement à l’écart, remarquez cette fille ou ce garçon. À peine repérables il est vrai, car à moins d'être dotés d'un physique assez dissuasif pour écarter la violence, ils affectent prudemment de se conformer aux règles imposées au groupe par les *prolatistes. Mais ils ne dominent personne, et n'ont que le souci de préserver leur dignité, leur liberté, leur indépendance. Il s’agit de *quiescatistes, une espèce qu’il vaut mieux espérer en voie d’expansion que de régression, car c’est de cette catégorie — d'elle seule — que viendra le salut de l’humanité. N’anticipons pas. Observons tout de même, historiquement, que le destin recrute parmi eux les plus authentiquement valeureux, depuis les simples hommes de paix et d'honneur jusqu'aux vrais saints, en passant par les altruistes et les sincèrement généreux.
Les *prolatistes ne sont pas, en fait, les éléments les plus pernicieux des sociétés. Terriblement plus dangereux sont les *abscétistes, comme ces petits chiens complexés qui vous pincent les mollets, par-derrière évidemment. Les *prolatistes, sous quelque angle que ce soit, seraient plutôt un facteur de modération. C’est sans doute à cause de cela que n’importe quel système fait de l'Ordre son mot d'ordre.
On a raison de symboliser les sociétés par des cônes, avec un sommet « monocéphale » ou plus rarement « polycéphale », solidement campé, perché sur des strates de plus en plus évasées. Plus adéquate encore est la métaphore de la pyramide, car c’est vers ses arêtes que les *quiescatistes se réfugient, s’appliquent à s’isoler de la masse de ludions qui les frôlent. À la base se résignent, écrasés d’indifférence, les laissés pour compte, la quintessence des *abscétistes.
En tout cas, ce système de rapports, consacré sous le vocable de hiérarchie, initialement spontané puis de plus en plus manigancé, connaît maintenant son apogée. Aller plus loin dans ce sens aboutirait au chaos, comme le conçoivent de mieux en mieux les esprits lucides. Et d’ailleurs, cela ne correspond plus du tout à l’état de développement profond de la vraie civilisation.
POLITIQUE ET RÉGIMES
1    Après des siècles d’affrontements erratiques, la stabilisation des groupes sociaux fut partout adoptée comme une nécessité. Les pyramides s’implantèrent çà et là. Puis d’innombrables conflits entre elles aboutirent à leur agrégation, ensuite aux frontières, et enfin aux concepts de nations et d’états.
Un état comporte, d’une part une emprise territoriale géographiquement déterminée, d’autre part une certaine organisation relationnelle de ses habitants. Comme il vient d’être rappelé, certains de ceux-ci dominent plus ou moins les autres, qui l’admettent plus ou moins. Parallèlement, la répartition des richesses issues des ressources et du labeur est plus ou moins inégale.
Historiquement, les deux approches de la question s’entremêlent.
Le pouvoir peut être, soit contraignant, soit laxiste (très modérément). S’il est autocratique, il peut aussi bien être aux mains d’un tyran qu’à celles d’un monarque dit éclairé. S’il est “républicain”, il est loisible d'y discerner, tantôt une ploutocratie, tantôt un jacobinisme sincère, attentif à l’intérêt universel.
Quant à l’économie, indépendamment du mode de pouvoir, son fonctionnement est aussi bien en mesure de permettre, soit l’enrichissement démesuré de quelques-uns, soit le plus équitable partage.
À partir de ces évidences, l’étiquette affublée au système politique a bien peu de signification. Le seul critère valable d’appréciation comparative ne devrait être que l’indice du bonheur pondéré des différents peuples. Si l’on voulait se donner la eine de le mesurer, on aurait bien des surprises.
2    Quoi qu’il en soit, il est un système politique qu’il est convenu de considérer comme le meilleur, nonobstant des caractéristiques fort différentes dans les états dont les dirigeants s’en réclament. C’est la démocratie, cette recette à sauce variable, dont disait pourtant WINSTON CHURCHILL qu’elle est “le pire des régimes politiques, à l’exception de tous les autres”. De là à l’admettre comme un idéal !
C’est toutefois dans ce sens que les politiciens le prônent à tel point comme LE MODELE, qu’ils en font un critère de sélection en vue d’affinités supranationales.
Prônant à mon tour un tout autre système, je pourrais m’abstenir d’analyser la démocratie. Mais c’est justement parce qu’on en fait une panacée qu’il faut déontrer son incohérence essentielle et ses tares congénitales.
Stricto sensu, la démocratie ne saurait valablement impliquer qu’un groupe d’individus “politiquement capables”, de nombre suffisamment restreint pour permettre l’expression directe et la confrontation des points de vue. Relativement fonctionnelle dans une envergure tribale, elle est donc foncièrement impensable dans un quelconque état moderne.
On voit bien du reste comment, dans chacun de ces états, le pouvoir est confisqué par plusieurs centaines d’oligarques, avec des premiers rôles et toute une ribambelle d’aspirants et de comparses de second rang. Le bout de l’oreille apparaît d’ailleurs dans l’expression “la classe politique”. Toute l’astuce consiste à faire croire au bon peuple que les règles sociales émanent de son bon vouloir. Mais comme en son sein les avis divergent et qu’il faut bien quecertains prennent le pas sur les autres, on a fait cette invention, ingénieuse s’il en fut, de la légitimation par la consécration majoritaire. Moyennant quoi, les tenants de l’artificielle minorité avalent toutes les couleuvres avec une bonne grâce et une bonne volonté qui forcent, non l’admiration mais la consternation. Ce qui peut consoler en cette aventure est qu’hormis les profiteurs et les manipulateurs, les partisans de la majorité sont finalement aussi dupés que les autres. Mais est-ce vraiment une consolation ?
Examinons donc de plus près ce mécanisme, et ses rouages minablement édentés.
1    Les principes arithmétiques de choix ou de décision.
C’est le fondement du système. Les choix ou décisions sont réputés approuvés si l’on évalue que s’est prononcée en leur faveur une quantité de votants dépassant celle des votants d’avis contraire, comme si l’opinion des plus nombreux était ipso facto la plus appropriée aux circonstances. Il est pourtant flagrant qu’il n’y a là aucun rapport. De ce simple fait découle que les choix ou décisions adoptés sont, en leur essence, contestables.
Même en admettant ces principes, comment peut-on au demeurant valider une majorité dont le poids numérique excède, d’une ou de peu d’unités, celui de la minorité ? Cela est aussi ridicule que la médaille d’or des jeux olympiques magnifiant un score de quelques centièmes de seconde plus bref que celui qui détermine l’octroi de la médaille d’argent.
Les initiateurs de règles de scrutin en sont d’ailleurs conscients, puisque pour des options estimées plus sensibles, ils rehaussent la majorité requise dans une proportion excédant le rapport de base de 50 % plus une voix. Il est vrai que dans ces cas l’arbitraire est modérément atténué, mais rien ne permet de définir à partir de quel pourcentage le procédé peut être pris pour un accord équitable.
Reste que dans la plupart des situations, la majorité dite simple est de rigueur, et souvent pour des résolutions graves de conséquences ! On applique de la sorte une solution de commodité, car il est exact que plus est relevé le seuil proportionnel (le pourcentage) de majorité, plus est difficile, en pratique, la détermination des choix ou décisions.
Déjà critiquables par nature, ceux-ci le sont d’autant plus que l’on ne retient comme valables que les suffrages dits exprimés. Or, rien ne permet de nier qu’en dehors desdits suffrages, un nombre majoritaire d’électeurs inscrits, mais non recensés comme votants, pourrait fort bien préférer les choix non retenus, et que si l’on tenait compte de leurs voix, le résultat du scrutin pourrait se révéler inverse du résultat proclamé.
Comment en arrive-t-on à cette aberration ? Premièrement en excluant les “abstentions” des calculs déterminant les résultats, c’est-à-dire en récusant impudemment une partie souvent très importante du “corps électoral” ; secondement en invalidant tout bulletin non conforme (ne serait-ce que par un détail aussi infime qu’une rature) aux modèles rigoureusement imposés. Qui pourrait réfuter, cependant, hormis le cas de force majeure, que le fait de s’abstenir, ou d'insérer dans l'urne un bulletin blanc ou façonné à sa manière constitue bel et bien une réponse à la question posée ?
Quand on perçoit à quel point est pervers le processus électoral, on s’étonne que certains aient besoin, en plus, de trafiquer les urnes !
2    L’esprit et la consistance du système.
L’hypocrisie basique — et prodigieusement futée — de la prétendue démocratie consiste à proclamer le peuple souverain, seul doté du pouvoir éminent. Affirmation insensée bien sûr, mais affirmation décisive car s’en déduit l’astucieuse assertion complémentaire : il est indispensable au peuple de déléguer son pouvoir. Laissons de côté l’organisation nécessairement complexe de celui-ci. Retenons seulement, pour l’instant, qu’à partir de là, tout un mécanisme de dilution homéopathique aboutit en fait à une espèce de vassalisation graduelle et multiforme. Il s’agit surtout de satisfaire les appétits de bien des *prolatistes, en dispersant les attributs de l’autorité tout en en concentrant les effets. Application exemplaire d’un exercice d’optique appliquée, de combinaison de lentilles convergentes et divergentes… Le bon peuple, dans tout ça, n’y voit que du feu. Ses éléments constitutifs — “l’homme de la rue” — en arrivent même à perdre de vue leur qualité de souverain, et s’inclinent avec déférence devant leurs “délégués”, comme leurs aïeux devant les régnants “de droit divin” !
Lorsque les électeurs, bien sagement, ont joué le rôle factice et ridicule qu’on leur assigne, il n’y a plus qu’à s’adonner, entre gens du même monde, aux combines, aux tripotages, aux arrangements qu’autorisent et induisent les rapports de force. Comme cela n’est possible qu’autant que les détenteurs du pouvoir effectif aient les coudées franches, on va donc diluer les suffrages en modes indirect, proportionnel, restreint, dérivé, etc.
La pièce maîtresse de tout cet abracadabrant échafaudage est LA CONSTITUTION, ou loi fondamentale. Valeur sacramentelle s'il en est, présentée comme un gabarit des textes législatifs, elle pourrait, à la rigueur, être admise comme indispensable. En réalité, bien que des parodies de référendums la parent d'une légitimité frelatée, elle n'a pour but que de fonder et charpenter le pouvoir. Si celui-ci tend à l'oligarchie ou au despotisme, la constitution, bonne pâte, s'adapte aux circonstances, à coup d'amendements habilement organisés. Et puis ma foi, si besoin est, elle est annihilée par un coup d'état. Chose curieuse, les rédacteurs d'un texte aussi essentiel sont toujours en nombre restreint. Certes, un brevet de légaliste, occasionnellement justifié, leur octroie une apparence de capacité en ce domaine, mais bien d'autres penseurs, nourris hors du sérail mais dotés de sagesse, pourraient efficacement avoir leur mot à dire…
Structurée avant tout selon les visées du courant dominant, elle est ensuite soumise en bloc au corps électoral dans une configuration appropriée à l’état instantané de la société. Les électeurs convoqués aux fins d’entérinement de ce texte n’ont d’abord pas le temps de lire le projet. La plupart seraient ensuite incapables d’en assimiler la teneur et encore moins les subtilités. Pas question cependant de se prononcer positivement sur certains points et négativement sur d’autres. La constitution est donc rejetée ou adoptée jusqu’au prochain changement de régime. Dans cette seconde hypothèse, elle devient la référence absolue et pratiquement intangible si le sommet de la pyramide n’en décide autrement…
Après cela, nous avons LA SEPARATION DES POUVOIRS, artifice sacré de source constitutionnelle, en vertu duquel le postulat fondamental du système — le principe proportionnel — est encore davantage dénié au “peuple souverain”. Le pouvoir “exécutif” est le domaine des technocrates (on peut dire aussi bureaucrates), grassement payés, peu surmenés, qui, derrière des paravents appelés ministres, décident de tout à peu près à leur guise, sans contrôle de ceux dont le sort dépend d'eux, sans rendre de compte et dans le culte du secret. Officiellement, on distingue un troisième pouvoir, le pouvoir judiciaire. Quasi-monopole d'une caste interférant dans les deux autres domaines, il mérite à lui seul une analyse particulière, sur laquelle je reviendrai, spécialement.
Le système dit démocratique intègre enfin, sans état d’âme chez tous ceux qui tiennent bien les guides, une collusion étroite entre les membres de l’appareil d’état et la fraction privilégiée du “peuple souverain”, la seule fraction qui compte, dans quelque acception du terme que l'on choisisse.
3    Les règles déterminant la qualité d’électeur
Les théoriciens de la politique n’ont pas peur des mots, voire des hyperboles. Ce système tordu, ils le nomment “suffrage universel”. Tordu, mais pas idiot, car le concept masque deux subtilités :
-    Démagogique à bon compte, il fait croire à chaque électeur que celui-ci détient une part du pouvoir jadis monopolisé par un seul homme ou une seule femme, et l’électeur se rengorge en se percevant comme un décideur sans être vraiment conscient de son infinitésimale nullité ;
-    Les théoriciens de la politique savent très bien que la majorité des électeurs n’a aucune maturité politique. Ce sont précisément eux qui les intéressent car, sous couleur de les consulter sérieusement, on peut les attraper avec des principes généraux et creux, de contenu viscéral .
On en induirait que du nourrisson au sénile, toute la population du territoire concerné par le scrutin jouit du droit d'aviser. Chacun sait qu’il n’en est rien. On exclut donc certaines catégories d’individus de l’exercice de ce prétendu droit. Est-ce à dire qu’on a ainsi judicieusement sélectionné une proportion dotée de capacité civique ? Que nenni. Et cela n’a du reste aucune importance quand on analyse tous les vices du procédé. Ce qui importe, pour que les résultats soient le plus possible conformes à la ligne générale de gouvernement de la “classe politique”, est de brosser l’illusion que la plus grande participation est appelée aux urnes, tout en tâchant d’écarter les électeurs à problèmes. Cela se fait généralement de façon catégorielle, mais quelquefois à titre individuel. C’est ainsi que l’on prive un quidam de ses “droits civiques” pour des motifs radicalement étrangers à sa capacité d’appréciation d’une question purement politique.
D’un autre côté, la démagogie s’en mêle, et si l’on juge opportun (comprendre “profitable”) de concéder le “droit de vote” à des groupes sociaux jusque-là non concernés, on gagne sur les deux tableaux, puisqu’on se pare, en plus, de l’auréole du démocrate avancé.
4    Les principes déterminant la qualité d’éligible.
Pour les cœurs purs ou les idéalistes, un éligible pressenti ou candidat, à quelque poste que ce soit, ne devrait être qu’un individu dévoué au bien public, désintéressé, déterminé à payer de sa personne (voire de ses deniers si sa responsabilité se trouvait mise en cause). Ce pourrait être effectivement le cas si le rôle d’élu ne procurait aucun avantage matériel. Or il n'en va pas ainsi et cela ne peut être le cas dans ce foutoir, car on manquerait de candidats.
Il en irait de même si, à tout moment, un élu pouvait être sommé de justifier ses actes, au risque de destitution. Mais une telle surveillance, une telle sanction, sont naturellement inadmissibles par la classe politique. Elle en récuse le bien-fondé, en invoquant, non pas l’irréfutable impeccabilité de ses membres, pardi, mais l’ordre préservé, la stabilité du régime, l’intérêt supérieur de la patrie, toutes valeurs transcendantes et «intransgressibles».
Toute fonction élective entraîne immanquablement, sans contrôle, des abus, fussent-ils anodins. Même un conseiller municipal d’opposition peut tirer profit de cet “humble” titre, car sa connaissance de certains dossiers ou sa supputation d’actes suspects lui ouvre certaines facilités matérielles ou de nature relationnelle.
En dépit des proclamations de dévouement et d’abnégation, les mandats sont brigués avant tout pour les avantages qu'ils impliquent, ne seraient-ce qu’honorifiques. On voit même des boulimiques les cumulant résolument, comme s’ils disposaient du temps nécessaire à remplir efficacement chacun d’entre eux.
Lorsque l’ambition vise des “sommets”, un éligible doit nécessairement être un professionnel ; il poursuit une carrière. Il a d’abord suivi une formation, dont on pourrait penser qu’elle le prépare valablement aux fonctions qu’il exercera. Mais en fait, cette formation lui assure l’accès au sérail, ou bien, si l’on préfère les images halieutiques, l’insertion dans le panier de crabes. Ensuite, c’est selon. C’est tantôt une affaire de longue haleine, qui requiert des talents d’alpiniste et une grande allergie aux scrupules. C’est tantôt l’accès chanceux à un club plutôt hermétique, régi par des principes riches d’apanages interchangeables et de confraternité déguisée en antagonisme de bon aloi. Même s’il est de complexion indolente, l’avenir du postulant est alors assuré, même bien au-delà de la clôture de son mandat.
La carrière politique, c’est comme un escabeau dont le premier degré est le plus souvent le bureau de maire d’une ville moyenne, ou spacieuse de préférence. Le “premier magistrat de la commune” se repaît alors du fromage, à grandes proclamations de son dévouement à ses “administrés”. Mais chose curieuse, si des manigances politiciennes, ou bien l’attribution d’un rôle gouvernemental, lui donnent l’occasion de guigner un autre fromage, ou une marche plus élevée de l’escabeau, il n’aura aucune vergogne à délaisser ses électeurs pour embobiner ceux d’une localité plus prestigieuse et plus juteuse. On a même vu ce qui semblerait incroyable (et ce n’est qu’un exemple) : le maire d’une ville A candidat, lors d’une échéance électorale, à la mairie de B, mais non élu et donc sans mandat municipal durant cinq ans, oser se représenter à l’échéance suivante devant les électeurs de A qu’il avait en quelque sorte trahis la fois précédente. Attendez, ne vous offusquez pas encore, le plus sinistrement cocasse est à venir, c’est qu’il fut réélu !
Un petit détail devrait éclairer la population, si elle jouissait d’une certaine lucidité ; c’est la même formation, la même imprégnation qui façonnent les éligibles de métier et les technocrates du pouvoir exécutif…
5    Le processus électoral.
Il est instructif, il est divertissant, de porter un regard détaché sur ce processus. Toute la terminologie employée dans ce domaine est décalquée, comme celle qui se rapporte aux manifestations sportives, sur le jargon militaire. On commence par partir en campagne, on affronte un adversaire, on le bat, de préférence à plate couture, ou bien par malchance on est battu. Pour un deuxième tour, on rassemble les forces éparses, on développe une stratégie de coalition, puis on écrase triomphalement l’adversaire ou l’on essuie une humiliante défaite…
Plus édifiants encore sont les revirements d’opinion, les retournements de vestes, les critiques et avanies soudain muées en proclamations d’accords et de perspectives communes. Et ça marche ! Le bon peuple approuve, et ratifie dans l’isoloir, au lieu d’y vomir…
En fait, tout cela est du dernier chiqué, parce que tous ces compétiteurs, ou presque, sont issus d’une pouponnière où ils lustrèrent côte à côte leurs fonds de culotte. S’engageant à la fin de leurs études dans la carrière, ils choisissent une étiquette politique, sans doute celle qui, à leurs yeux, leur ménagera la trajectoire la plus profitable. Et c’est ainsi que se dégage la notion de bipolarité, puis la comédie de l’alternance, avec une gauche et une droite, frères ennemis et complices, mais masqués. La trouvaille est d’ailleurs très subtile comme on a pu le constater en 1981 : c’est fou la quantité de gens qui ont vraiment cru que le cap de la politique allait virer “à gauche”.
Comment les choses se passent-elles donc dans ce système idyllique ? Concrètement, nous observons des pratiques d’envergure très différente pour l’exposition aux suffrages des postulants.
Pour des rôles politiques de faible influence, les procédés sont simples, peu coûteux. Ceci ne veut pas dire qu’ils soient hors de critiques. Comment expliquer, comment justifier que le plus souvent, le maire d’un village soit, comme par hasard, un “notable” ou le plus gros propriétaire ? Eh bien tout simplement par son influence. C’est-à-dire que le candidat dispose de tous les moyens de persuader son électorat de le désigner, sans exclure, si besoin est, les menaces, les promesses ou le chantage. Autant dire, dans ce cas de figure, que l’élu est quasiment autoproclamé. Quel autre compétiteur, chargé de famille, endetté, professionnellement dépendant, mais cependant compétent, pourrait rivaliser ?
Pour des rôles allant jusqu’à la fonction “suprême” d’un état, les choses sont beaucoup plus compliquées. D’abord beaucoup plus chères, à cause de l’importance déterminante de la frange qui sépare les tenants convaincus des camps “opposés”. C’est donc cette frange, ces indécis qu’il importe d'entortiller, et tous les procédés sont bons mais coûteux. On voit aux ETATS-UNIS que les champions des camps en face à face doivent disposer de vraies fortunes ou de crédits colossaux pour rester dans la compétition jusqu’à la proclamation. Si le mot avait le sens qu’on lui confère, on pourrait se demander où est la démocratie dans ce cirque.
En FRANCE, ne s’affrontent pas (pas encore ?) des milliardaires de la trempe des américains. Les frais relèvent des impôts ou du mécénat. Il n’y a donc aucune différence : En dernière analyse, l’argent vient des consommateurs ou des contribuables. Est-ce, foncièrement, moral ?
Arrêtons-nous, pour finir, sur quelques aspects curieux et choquants du processus électoral.
a    Le scrutin de liste : Mis en œuvre principalement pour l’élection de conseils municipaux, ce mode accumule allégrement les vices :
•    obligation de constituer des listes complètes présentées en concurrence, d’où le recours, pour un candidat “tête de liste” non favori, à des sollicitations de pacotille pour atteindre le quota fixé par le règlement ;
•    énumérations de candidats imposées aux électeurs, sans possibilité d’exclusion, de panachage et encore moins d’inscription de personnes non prémentionnées ;
•    application d’un mode de répartition des sièges tellement injuste que l’élection d’un conseiller, sur une liste, résulte d’un nombre de voix trois ou quatre fois plus faible que celle d’un conseiller d’une autre liste, et que les noms de quelques évincés emplissent davantage les urnes que ceux de quelques «élus» ! (voir 6ème partie)
•    désignation au second degré du maire ou du président d’assemblée, simple formalité en beaucoup de circonstances, tout étant combiné d’avance, sans prise en compte du choix personnel des électeurs. Pourtant, ceux-ci pourraient fort bien — quoique globalement favorables aux candidats d’une liste, voire à l’expression d’un programme dans son ensemble — opter pour un autre maire ou président que celui que leur impose cette règle stupide. Comparée à ce procédé, la nomination des bourgmestres apparaît nettement plus honnête…
b    Le référendum : ce mode est généralement prévu par les constitutions des “démocraties”. C’est ce qui ressemblerait le plus à l’exercice du pouvoir par le peuple souverain. Encore faudrait-il que son déclenchement, son application, sa portée, sa signification, puissent dépendre dudit peuple. Dans certains états, c’est le cas, sans trop d’embûche. Dans d’autres pays, par contre, on en est loin. Les modalités de mise en place d’un référendum sont tellement compliquées ou réservées que cela s’apparente à une vraie fumisterie. Le fin du fin en la matière est d'accoler des questions distinctes et sans rapport, pour une réponse unique, dans le genre : “Êtes-vous favorable à l’attribution à UNTEL des pleins pouvoirs, et à la suppression des impôts ?”.
c    La quête de suffrages sur des programmes : il s’agit d’appâter les électeurs en leur présentant des projets d’actions à réaliser au cours de la mandature. Imaginons deux déductions :
•    ou les programmes des candidats rivaux sont à peu près identiques, et l’on ne voit pas très bien pourquoi élire l’un d’eux et non les autres.
•    ou ils diffèrent. Premier cas de figure : une liste est dénombrée artificiellement (voir plus haut) comme majoritaire (ce qui assure l’application sans restriction de la profession de foi correspondante), et les citoyens préférant les programmes des autres listes, quoiqu’éventuellement plus nombreux, sont littéralement floués. Deuxième cas de figure : aucune liste n’est définie réglementairement comme majoritaire, et des concessions mutuelles seront nécessaires, reléguant tout ou partie des programmes annoncés avant les élections.
d    Le principe de la “discipline de groupe” : vous avez donc “élu” tel ou tel député se réclamant d’un parti (fort bienvenu pour financer une “campagne” trop onéreuse pour chacun des postulants). Ce candidat s’est bien sûr prononcé pour des actions qui vous importent “majoritairement” dans votre circonscription, mais tant pis pour vous si son groupe voit les choses autrement que vous-même et vos co-électeurs : “votre” député ne pourra que se conformer à la règle, et vos aspirations seront bafouées.
e    La majorité, l’opposition : quelle pantalonnade, et quel leurre de premier choix ! Prenons le cas d’une ville de taille quelconque : Grâce au principe arithmétique trafiqué, décrié ci-dessus, une bonne moitié des “conseillers” décident de tout, alors que la petite moitié ne dispose que d’un droit de protestation stérile. C’est même encore pire dans beaucoup de circonstances, celles où le maire est un *prolatiste ambitieux environné de veules *abscétistes. Là, c’est le maire qui décide, tout seul, impunément. Il exerce sans vergogne le pouvoir monarchique d’endetter les habitants pour vingt ans, ou de défigurer une ville avec un bâtiment prétentieux et inapproprié !
f    L’alternance : merveilleuse combine qui facilite l’acceptation par "l'opposition” de sa mise à l’écart, parce que ses membres espèrent un retournement (apparent) de l’électorat qui fera d’eux la “majorité”.
En conclusion, on peut concevoir que certaines gens ordinaires, qui ne sont pas forcément les plus dénuées de bon sens, se détournent de cette sinistre plaisanterie, et s’estiment non concernées par la politique, voyant dans celle-ci le terrain d’action, je dirais même le terrain de chasse, réservé, des politiciens, ou des politicards.
Mais alors, qui sont ceux, mis à part les bénéficiaires potentiels de l’action électorale, qui, aussi ingénument, se prêtent à ces grotesques bouffonneries ? Comment ne sont-ils pas écœurés par les “charcutages de circonscription”, les "incitations aux reports de voix" et autres astuces grâce auxquelles sont sciemment et mathématiquement faussés ou orientés les résultats ? Comment admettent-ils toutes ces magouilles comptables qui caricaturent une volonté populaire, déjà sujette à caution si tout se passait régulièrement ?
Comment, une fois qu’ont été méprisés les abstentions et les bulletins nuls, comment une personne peut-elle être tenue pour président d’une république ou député lorsqu'un ou deux dixièmes seulement des habitants d’un pays ou d'une circonscription ont — au premier des deux tours du scrutin — déposé dans des urnes un bulletin à son nom ? Comment cet individu peut-il — ce qui est bien plus grave — se ressentir investi quand la règle n'a pas laissé d'autre choix à ses adversaires que de voter pour lui au second tour à seule fin d'évincer son rival ?
La connerie, vous dis-je, la connerie seule peut expliquer toute cette farce. La politologie aussi, mais de façon beaucoup moins pertinente.
3    En laissant de côté, ce qui sortirait de mon propos, des formes d’organisations économico-politiques qualifiées de primitives par "l'occident”, on fut témoin impuissant durant près d’un siècle de la confrontation proclamée entre deux systèmes, on a même dit “deux camps”, le camp communiste et le camp libéral. Confrontation dramatique s’il en fut puisqu’elle engendra des conflits décalés mais sanguinaires, et qu’elle faillit désintégrer la vie sous toutes ses formes.
Les substantifs “communisme” et “libéralisme” ne sont que la traduction, en *yanquoman, des mots en usage du côté adverse : “socialisme” et “capitalisme”. En clair, les idéaux plaqués sur ces deux systèmes principaux sont, d'une part la libre entreprise, l’enrichissement sans borne (et donc son pendant l’appauvrissement, symétriquement illimité), et de l'autre la répartition "équitable" des richesses. Rien de moins compatible !
On comprend très bien la virulence de l’antagonisme. On comprend la débauche bilatérale de la propagande. On comprend aussi que tous les coups aient été permis, et utilisés, dans chaque camp, pour déprécier le système opposé.
Même la mauvaise foi, comme de persifler, sarcastique : “vous voyez bien, le communisme, ça n’a jamais marché”, et puis péremptoire : “ça ne peut pas marcher !”. La connerie explique, mais ne justifie pas, que cette mauvaise foi échappe à l’entendement et que l’opinion adhère à ce verdict comme un seul homme. Car enfin, le communisme n’a jamais été constitué nulle part. Je veux dire le communisme orthodoxe, au pied de la lettre. Même ses dirigeants-dictateurs-sanguinaires n’ont cessé de définir l’URSS comme un régime socialiste (sic), "l'étape qui précède et annonce le communisme". Donc personne n’en sait rien, personne ne peut soutenir que le communisme n’est pas réalisable. Même avec la plus exigeante objectivité, il est aisé d'observer que les populations des pays concernés, plongés maintenant dans l’horreur du libéralisme effréné, regrettent amèrement l’époque où leurs besoins les moins élémentaires étaient satisfaits, et sans hantise des lendemains, même si ceux-ci ne devaient pas chanter très juste.
D’aucuns vont même encore plus loin que la mauvaise foi. N’ai-je pas entendu, d’un journaliste, un commentateur… non, je crois que c’était un musicologue à propos de CHOSTAKOVITCH, “la dictature communiste” ? Cette juxtaposition hardie relève-t-elle de l’inconscience ou de l’imbécillité ? Qu’un STALINE, qu’un BREJNEV ou d’autres aient été d’abominables tyrans est plus qu’une évidence, mais le communisme n’a rien à y voir !
Quant au libéralisme désormais effréné, il prospère à l'abri d'une imposture magistrale, qui lui confère connement une légitimité stupéfiante : "Il n'y a plus de classes sociales et donc d'antagonismes". N'importe qui peut devenir riche, posséder rapidement une fortune plus ou moins immense, comme quelques exemples en fournissent la preuve. Donnant tête baissée dans cette supercherie, des quantités de postulants au bonheur par l'argent risquent leurs économies dans des aventures hasardeuses, tandis que les vrais détenteurs des biens matériels évoluent et foisonnent dans leur monde parallèle et préservé.
UN CONTRAT SOCIAL VICIÉ
1    Loin d'être organiquement statiques, les pyramides — ou les états — sont comme des mécanismes mouvants et naturellement malléables, en raison des tendances contradictoires qui animent leurs composants. Les gouvernants, toutefois, s’appliquent à ce qu’un certain ordre dans ces assortiments humains soit établi et maintenu, du moins en apparence. Pour que cette condition soit accomplie, l’ensemble des gouvernés doit globalement acquiescer à la formalisation visible de cet ordre social, quel que soit le régime en vigueur. Aucun régime politique — même le plus répressif, le plus criminel — ne peut perdurer sans qu’une certaine proportion de la population en admette ou en subisse sans rechigner les règles. C'est ce qu'on appelle "participation passive". Mais le clou du numéro est le plébiscite, apothéose de la consécration "démocratique", résultat d’une manipulation politique de virtuose.
Dans les sociétés que l'on décrit évoluées et préservées de la dictature, les règles de l'ordre social résultent d'une délicate alchimie combinant les mœurs, les cultures, une histoire, une ou plusieurs idéologies, des croyances. Le tout procure un agencement de valeurs fondamentales, suffisamment communes dans les grandes lignes pour que l'ordre soit garanti. On enveloppe pour finir la population dans un appareil de codes, d'attitudes, de signes, de devises, d'hymnes et de drapeaux, bref une homogénéité factice dans laquelle chacun, adroitement conditionné, reconnaît la patrie dont il est convaincu de faire partie. À ce stade, il n'y a plus de questions à se poser sur l'essentiel, c'est-à-dire, comme nous le verrons ci-après, le thème de ce bouquin.
Mais la *prolation ambiante n'est pas inerte pour autant. Rivalités, jalousies, divergences d'intérêts, envies, ambitions, tout l'attirail malsain de la *civilitude se déploie. Exactement comme cet éventail sur lequel on répartit dans les hémicycles parlementaires, la gauche, le centre et la droite. Tout l'art de la politique institutionnelle est de mêler dans le même chaudron des points de vue antinomiques. On retrouve d'un côté ceux qui s'intitulent, le plus souvent abusivement, défenseurs du progrès social, et de l'autre les conservateurs . Or, cela ne peut évidemment fonctionner, autrement dit faire avancer la machine de l'état, qu'à partir de compromis, ce qu'on appelle précisément l'ordre social. Passe-moi la casse et je te passerai le séné, tel est le seul principe d'une navigation sans chavirements irrattrapables.
2    Si l’on fait abstraction des crimes et attentats de tous styles (pures sécrétions de psychopathes ou de desperados, présentement hors de mon propos) il est tout de même admirable — ou stupéfiant, cela dépend des points de vue — que la quasi-totalité des peuples coexiste paisiblement et se côtoie sans trop d’étincelles dans quelque *biocorie du monde que l'on dit libre, malgré des inégalités de situation vertigineuses. Mais cela vient de ce que les possédants ont compris la leçon de la guillotine. Dans les régimes autocratiques d'un autre âge, la juxtaposition était quotidienne, de la misère absolue et d'un luxe illimité. Ceci n'instillait aucune honte aux riches, ni même aux richissimes. Ils étaient en paix avec eux-mêmes, en pratiquant ce simulacre de générosité intitulé charité. De nos jours, un étanche cloisonnement isole les couches diamétralement opposées de la société. Et ça marche à merveille, grâce à un tampon d’une efficacité affirmée, garant de l’équilibre le moins instable de l’ordre social, et qu’on appelle les "classes moyennes". C’est cet assortiment informel de gens dont les conditions d'existence — de moyennement supportables à réellement aisées — ne leur donnent même pas la moindre idée d'une remise en question générale.

Jadis, les possédants "étaient" l'état. Et de ce fait, directement tenus pour responsables de la famine, des inondations, des invasions, de la peste, que sais-je encore ? Beaucoup ont payé de leur vie cette responsabilité. Maintenant, l'état est cette pieuvre impersonnelle à laquelle on ne peut s'en prendre que dans d'abstraites imprécations. Mieux encore, l'état, public, peut se permettre d'être autrement généreux que ses prédécesseurs, particuliers. En consacrant une certaine portion de ses ressources (de nos ressources) à certains des intérêts généraux et à soulager quelque peu les déshérités, il apaise du même coup les revendications trop perturbantes pour l'ordre public. Et passez muscade !

3    Il ne reste plus qu'à décortiquer quelques-uns des conformismes radicaux dont l'artificieuse intrication forme la règle du jeu social. Aussi superficiellement que possible, je m'en tiendrai aux institutions françaises, exceptionnellement aux internationales.



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